Castellucci et ses suicidés : une pastorale conceptuelle.

Vendredi 5 avril 2013 - Comédie de Valence

On me tend une paire de boules Quies jaunes fluos dans un petit papier individuel, tout le monde se rue sur ses petites choses qui semblent d’un seul coup être l’élément le plus important du spectacle, je suis compactée dans la foule avide de découvrir la pièce du bel italien à l’accent ravageur. 
Et moi je commence à me poser des questions sur ma présence ici. Je suis peut-être trop fatiguée pour endurer ce que les gens appellent « le piège Castellucci ». 
La salle est pleine, ou en tout cas assez pleine pour que trois gamines aient pris siège sur le numéro de mon ticket, parce qu’on leur avait fait de même alors y avait pas de raison. Très bien, je cerne la non-productivité de ce débat stérile. Et je prends un siège à part. 5 secondes avant le discours d’annonce, une femme m’indique sèchement que c’est sa place, polie et prévenue, je m’écarte et remonte deux sièges plus haut, à jardin et sur le bord. Je commence vraiment à être agacée mais l’homme a côté de moi souris. 
Je soupire, dévoile les deux bouchons pour les installer sur mes tympans.
Autant jouer le jeu jusqu’au bout.

Passionnée d’astronomie, le début de la pièce me paraît complètement abstrait et hors sujet de toutes les préparations, pour autant, je suis attentive et je trouve l’idée originale. J’écoute avec plaisir ces ondes retraduites et vieilles déjà de plusieurs milliers d’années lumières. Je suis heureuse de pouvoir entendre un son inaudible, peut-être déjà mort mais qui est devenu tête d’affiche et acteur principal de ce théâtre nocturne. Le son augmente mais c’est pour mieux vibrer dans mon corps et je m’en imprègne. Je sens enfin mon énervement de la journée exploser avec l’onde spatiale. 
Je suis enfin calme.

Le silence me paraît flou, je résonne encore du trou noir. La lumière agresse légèrement l’œil. Je distingue vite le décor style gymnase et je suis encore plus perdue que précédemment. 
Quel est le sujet déjà ? Une première femme entre, son style paysanne grise s’impose sur la scène claire. Je vois la paire de ciseau dans sa main, et j’attends le geste choquant. Une langue coupée, dans le plus grand silence. J’apprécie l’effroi du public qui se confronte à son impassibilité. Mais tout de suite, ce geste imposant est taché par son devenir ritualisant. Une dizaine de femmes dépose leurs langues au sol dans une gradation de douleur qui vient gâcher le spectaculaire. La mutilation théâtrale devient un cri gênant, presque ridicule… Mais je suis touchée par ce sacré qui s’empare des corps de ce chœur féminin. Elles se déploient tour à tour sur la scène, prête à toutes interventions. 
C’est une intervention canine qui apparaît et qui ruine mon espoir de sérieux. Je ris intérieurement, ce chien, je l’attendais. Avec Inferno, Roméo Castellucci nous avait démontré son côté provocateur mais néanmoins amoureux de la race canine. On troque 15 bergers allemands pour un seul malinois qui avale une à une, les langues des personnages. 
Devant cet aveu du silence, cette condamnation volontaire au mutisme, je sursaute presque d’entendre les femmes déclamer leurs textes. C’est de l’italien, c’est chantant, c’est joli, mais ça ne me touche pas. Je scrute les surtitres à la recherche d’un quelconque sens, une prise à laquelle m’accrocher. En vain. Les voix finissent par s’éteindre pour un silence d’acteur, un corps dansant, chorégraphié à l’exagération. C’est la radio qui répond, qui parle à leurs places même si elles maintiennent « l’illusion » en remuant leurs lèvres dont on ne cherche plus la langue. Je finis par apprécier cet anonymat du personnage d’Empédocle, rendu visible par la seule couronne de laurier même si je perds le fil narratif qui en réalité est invisible, le chœur antique me ramène à l’état de la simple contemplation. Le désaccord des voix et du corps donne à voir une esthétique presque absurde où seul le corps et sa mise en scène compte.
A travers un enchaînement d’images subliminales, je vois des célèbres tableaux de la renaissance italienne, des guérilleros à l’apparence d’amazones, des brassards communistes, des nymphes antiques, des drapeaux américains datant de la guerre de Sécession. Les scènes s’enchaînent et je le constate grâce à la projection textuelle chronologique. Je renonce très vite à comprendre la narration, l’intrigue de la pièce pour me concentrer sur les corps, les images et les sons. J’apprécie l’agglomérat des corps, comme un bouclier à l’encontre d’une arme à feu, et qui contre la mort peut aussi donner la vie, dans cette forme vaginale mouvante d'où les corps s’extirpent avant d’être dépouillés de toutes les futilités des apparences. Je commence donc à percevoir l’importance que Castellucci consacre aux rituels, malgré les longues répétitions et l’étirement infini du temps. Puis tout se brise, ou plutôt tout s’étiole. La scène se vide, d’accessoires et de couleurs.
Le rideau, tel un prestidigitateur fait apparaître le vide, un cheval mort … Comme des temps morbides. Puis le noir envahit la scène, rappelle du trou noir introducteur de la pièce. On pense arriver en fin de représentation.
Mais c’est pour mieux nous emprisonner à notre siège, à coups d’électrochocs aveuglants. Je vois deux ou trois personnes se lever de leurs sièges, colériques et bouleversés. Je ferme les yeux pour supporter l’agression ininterrompue. Puis comme pour se faire pardonner, Castellucci nous dresse une immense vitre, un aquarium dans lequel on fait voler à haute voltige des particules, et là c’est le débat : de la neige, du vent, de l’eau, des plumes, du sable ? Personnellement, je me suis laissée envahir par le cadre soviétique et communiste donc je perçois de la neige, et le drapeau brandit comme un appel à la cessation m’évoque le conflit de la prise de Leningrad. Cette perception est brisée très vite par la montée de ce portrait féminin qui fait clairement écho à celui du Visage du fils de Dieu pièce précédente et polémique de Castellucci. J’y perçois de l’ironie et de la provocation car le visage ne nous apparaît jamais explicitement et j’ai l’impression d’entendre Castellucci nous dire « Ce n’est pas ce portrait mais vous aviez tellement envie de le voir que je vais vous faire croire qu’il apparaît à nouveau ». On voit nos vestales dénudées en admiration devant le portrait, en extase telles Sainte Thérèse, dernière image sublime du spectacle.

The Four Seasons Restaurant est une pièce qui m’a sonnée. La quête inutile du sens m’a épuisée jusqu’à ce que je cède à la simple contemplation d’une suite d’idées, de tableaux, de « belles images ». Je reste sceptique sur la représentation dans son cadre formel, est-ce vraiment le genre de « pièce » que je voudrais voir enfermée dans un théâtre. Je pense réellement que Castellucci nous invite à réfléchir sur ce qu’on attend du théâtre, sur ce qu’on espère d’une représentation, sur ce qu’on voudrait recevoir comme message universel. Il nous présente un rêve, dans ce qu’il existe de plus sublime et de plus absurde, sous un regard esthétisé et réfléchi d’un sortant des Beaux-Arts.

Pas de "claque" visuelle pour moi, juste la satisfaction d'avoir vu une pièce d'un metteur en scène polémique qui ne m'aura pas tant choqué. 

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